La main à la bouche.

 

Les éléments sont là, disposés à la manière d’une composition. Poivrons, magrets, herbes, oignons, épices, couteaux, plats. Ils attendent. Ils attendent que la lumière s’allume et dessine la scène. Luc entre. La performance commence.

 

Il manipule les objets un à un et amorce le rythme de leur préparation.

 

Dans ses performances, Luc crée des situations au cours desquelles nous assistons à l’élaboration d’une recette puis à sa dégustation. Les dispositifs qu’il met en place s’adaptent à des espaces non conçus pour accueillir la cuisine et ravivent ainsi dans l’acte de cuisiner la présence d’un jeu social sous-jacent.

 

L’acte de cuisine est à l’origine d’un geste très simple ; porter la nourriture à sa bouche et se nourrir.

 

Mais au sein de ce geste s’opèrent des glissements qui l’éloignent de sa fonction initiale et le transforment en un signe de culture, d’appartenance sociale et d’identité. C’est ainsi que cuisiner, généralement suivi d’un plat pour quelqu’un, induit un dialogue avec un extérieur à soi. Il confronte le cuisinier à une assemblée qui reçoit et met en place une multitude de codes à respecter - ou transgresser - entre ces deux partis.

 

Par la distinction entre celui qui produit et celui qui apprécie, l’animalité originale du geste glisse vers la théâtralité et fait apparaître le jeu social.

 

Dans cette complexité, la cuisine devient une arme, une défense, une forme de rassemblement ou de soulèvement.

 

C’est ce que Luc cherche à explorer dans sa pratique de la performance, en déplaçant le médium dans un espace d’exposition.

Ici, la nourriture devient l’objet d’art, mais elle disparaît toujours à la fin, ingérée par les spectateurs affamés, pris dans leur excitation olfactive. Chaque geste contient tout. La petite danse de la main manipulant le couteau avec précision, le son du couteau contre

la planche à découper et le rythme créé par sa répétition, l’odeur qui se libère de chaque entaille dans le fruit et l’image du goût qui arrive.

De cette manière il parle aussi de rythme, de danse, de musique. Il décrit un travail d’artiste et de cuisinier, sans chercher à défier ou surpasser de frontière entre les deux. Dans cette liberté d’action, il scrute nos capacités et incapacités, nos individualités et identités multiples en tant que spectateurs actifs, rassemblés le temps d’un repas.

 

L’intérêt de Luc pour la cuisine vient de traditions familiales culinaires fortes auxquelles il n’hésite pas à rendre hommage au sein

de son travail (ex : utilisation du vin familial pour la pièce les cinq doigts de la main). Dans les cuisines de sa mère et de sa grand mère, il a appris tout ce que la cuisine a de musical, de chorégraphié et de poétique (cf : hertz fumet, en collaboration avec Johan Bonnefoy). Il s’est construit une intimité avec cet espace particulier qu’il considère comme la “chambre à soi” de l’écrivain, tel que Marguerite Duras le décrit dans le recueil de textes la cuisine de Marguerite, publié par son fils après sa mort.

 

La cuisine doit alors être fonctionnelle, mais elle doit surtout appeler à penser, à inventer. C’est se retrouver seul et tourné vers les autres à la fois.

 

 

Marie Astre, 2017.

 

 

 

"Vivre en ermite dans notre société occidentale, se perdre dans le néant de l’absolu réel afin de pouvoir mieux ne rien trouver ou ne rien laisser exister plutôt.

 

Ne pas retenir les choses. Lire un livre et l’oublier. Regarder un film et l’oublier.

Promettre quelque chose et l’oublier. Jurer de retenir un secret et l’oublier.

 

Il n’y a pas ou prou de répit ici, juste un léger filet audible, une carapace d’aluminium et de verre renfermant le nec plus ultra de l’imagination mercantile croisée à l’efficacité scientifique des mathématiques.

 

J’ose espérer que les gens s’en rendent compte, certains tout du moins- mes semblables par exemple- mais je ne rencontre souvent,  plutôt que de la légèreté, les flonflons du style et de la vanité.

 

*Il y a bien sûr les gens que l’on aime, ceux que nous avons choisi et qui nous ont choisis.

 

Avec ceux-ci la vie devient plus douce ou plus acide selon le degré de rapprochement et la saturation au contact de l’autre.

 

L’être aimé avec qui l’on se mélange doit-être une divine onction contre les brûlures de la vie. Les moments communs et quotidiens, où le couple prend sa source, doivent être limpides et sans vases nauséabondes où s’enliser.

 

Comprendre nos semblables issus de notre dynastie génétique et filiale, c’est aussi les lire comme des livres, car ils ont tant à nous apprendre, parfois sans même s’en rendre compte, sur notre histoire, sur le présent, le proche et le lointain.

 

Regarder venir sa mort et la saluer de loin, lui serrer la main quelques fois, afin de mieux s’entourer de la vie.

Laisser la violence nous fasciner afin de comprendre que son existence n’est pas une invention strictement humaine.

 

Ne jamais la reprendre à des fins personnelles ou d’intérêt économique. La canaliser ou la détourner afin d’éviter d’en impacter l’essentiel.

 

Savoir se regarder en face et dans les yeux. Pendant au moins quelques minutes.

Ne pas se considérer important, essayer de se croire utile et rendre service le cas échéant.

 

Partager plus que microbes et pulsions, partager le temps, l’espace et l’argent.

 

Passer à côté des heures et ne pas les regarder s’éloigner, aussi se dire que notre chemin de vie doit aussi s’entretenir dans les souvenirs que pour les prochains moments. Qu’il peut très bien être emprunté plusieurs fois mais toujours se souvenir du détour qui nous aide à avancer.

 

Ne pas se laisser perdre par la peur de l’adversité. L’adversaire n’est pas devant,  il est dedans. Ne pas en faire un ennemi, ou sinon trouver une mort belle qui ne fait pas de mal aux autres.

 

La patience ne fleurit pas à la première récolte, c’est une plante longue et sage qui recouvre les façades l’été et les protèges du soleil, qui sait aussi se laisser mourir l’hiver pour laisser l’astre brillant les oindre de sa chaleur.

 

Trouver la paix si jamais on la désire mais ne pas la chercher trop longtemps, apprendre ce qui nous apaise et nous réjouit, réussir à l’apprivoiser. Ne pas trop en abuser pour en garder le plus longtemps la saveur.

 

Manger ce que l’on aime et en laisser aux autres. Nul repas en ce monde n’est plus triste qu’une simple pitance consommée seul, même si roborative et savoureuse à souhait. Toujours boire du vin au moins à deux (et se référer au *).

 

Ne pas se satisfaire de l’acquis. Toujours savoir regarder derrière au bon moment,  ne jamais en faire une fierté, se dire que ce n’est qu’une étape de plus sur un long cheminement.

 

Ne pas se sentir capable d’écrire de belles, longues, véridiques et vaniteuses phrases sur la vie sans en avoir jamais pris conscience et les avoir appliquées au demeurant."

 

Parc Trihorn, Novembre 2015.